L’esprit de Thermidor : ou le centrisme pour apaiser les excès de la Révolution

Pour ce deuxième article de notre saga de l’été, nous allons aborder une période qui a bouleversé la France puis influencé le monde à jamais : la Révolution française.

Apprise, décortiquée, analysée sous tous ses angles, on cherche sans cesse à mieux la comprendre et à y puiser l’inspiration. Du fol espoir suscité en 1789 à la Terreur, de la fuite à Varennes à la prise des Tuileries et enfin de la proclamation de la République au coup d’État du 18 Brumaire de Bonaparte, les événements se sont enchaînés en un si court laps de temps que l’ancien conventionnel de la Plaine, Boissy d’Anglas, alors au seuil de sa vie aura ce bon mot : « Nous avons vécu six siècles en six années ! »

Apocryphe ou pas, cette phrase résume son temps : le fracas des événements et des passions ont engendré un monde nouveau.

La Convention Nationale siégait dans la Salle du Manège

Liberté, égalité, fraternité… et excès

À l’image de certaines dates qui font l’Histoire du monde, 1789 est l’année où la France bascule définitivement. Il y a eu un avant et un après. « Avant », la France est symbolisée par sa monarchie de droit divin millénaire, les rois qui succèdent aux rois et une société divisée en ordres distincts. 1789 symbolise le début de « l’après » : plus rien ne sera jamais comme avant. On fait table rase du passé, le roi est désacralisé avant d’être renversé, la République instaurée et le règne de la Raison et de la Liberté proclamé.

L’Histoire le montre : les révolutions finissent toujours par dévorer leurs enfants, même ceux qu’elle a tant aimés. De l’esprit libéral, humaniste et fraternel naissant en 1789, il ne restait plus grand-chose dès 1793 : les Montagnards, menés par Robespierre, étaient décidés à ne pas regarder en arrière et à mener une politique justifiant la violence pour arriver au but final de la Révolution, une société nouvelle et un homme nouveau.

La Terreur était à l’ordre du jour. Avec son lot de drames, d’injustices et de peur. Une époque qui a laissé des traces mais qui a, pourtant, contribué au virage centriste de la Révolution.

La nuit du 9 au 10 thermidor an II, gravure coloriée de Jean-Joseph-François Tassaert d’après Fulchran-Jean Harriet, musée Carnavalet, vers 1796.

Thermidor ou la nouvelle voie empruntée par la Révolution

Face à ces excès interminables qui ont fait s’envoler les premiers espoirs nés de la révolution, il était nécessaire de réagir et d’agir. Le 29 juillet — ou le 9 Thermidor pour reprendre le calendrier républicain en vigueur à l’époque -, les députés de la Convention, apeurés par un discours de Robespierre qui semblait promettre de nouvelles mesures d’exception et de débusquer des traîtres supposés, décident de se coaliser afin de renverser la mainmise montagnarde. Robespierre et ses plus proches collaborateurs finissent sur l’échafaud, place de la Révolution.

La Convention, le nouveau régime politique en place depuis l’abolition de la monarchie et la fin du règne des Bourbons, était en place depuis septembre 1792. De cet épisode majeur issu du 9 Thermidor, surgit ce que l’on a appelé la Convention thermidorienne. En cet an III du calendrier révolutionnaire, un nouvel axiome était en vigueur : la justice à l’ordre du jour.

Ce moment consacre le retour au premier plan de la vie politique du pays des anciens Girondins proscrits et surtout la domination de la vie parlementaire par le Marais, la Plaine, ce groupe politique du centre qui préfigure dans une certaine mesure le centrisme que l’on connaît de nos jours. A partir de là, les grandes réformes, l’audace, la politique de réconciliation, la paix en Vendée seront négociées et traitées par ce parti modéré, jadis peu considéré et alors tant attendu pour calmer le feu révolutionnaire.

Les députés de la Plaine sont au centre des débats et au centre idéologiquement parlant : ils sont à la fois contre le retour de la monarchie et de l’ancien ordre de la société mais aussi contre l’extrémisme des jacobins, des montagnards qui n’envisagent la révolution que dans sa conception la plus absolue. Inconcevable pour des modérés qui veulent diriger le pays en composant avec le réel et en tenant bien compte des particularités en présence.

Les acteurs de Thermidor se définissent constamment par opposition idéologique avec Robespierre : ils ne sont pas des idéologues et c’est bien leur force. Les députés du marais, centristes donc, renouent ici avec l’altérité et acceptent la contradiction, les opinions divergentes. Une idée symbolique de 1789.

L’importance du centrisme thermidorien dans la Révolution

Avec ces modérés aux manettes, le court temps entre la chute de Robespierre et la proclamation du Directoire va, tout de même, leur laisser le temps de liquider l’héritage de la Terreur et d’entériner les acquis de la Révolution.

Pour effacer les excès des jacobins, il a fallu accomplir une réelle révolution dans la Révolution : remettre la liberté au goût du jour, renouer avec une justice pénale classique et non plus une justice fonctionnant par des mesures d’exception. Force à la loi, le droit comme boussole, le respect des individus, le pardon et la réconciliation, la mise au ban des lois terroristes, la sortie de prison des individus détenus arbitrairement, la révision des peines de nombreux citoyens emprisonnés ou condamnés injustement, et notamment les Girondins. Autant de signes d’une nouvelle société, d’une société apaisée.

Par la voie législative, le débat contradictoire et la modération politique, on peut déceler dans ces moments les prémices de la future vie parlementaire française où des partis de droite, de gauche et donc du centre vont décider des destinées du pays, sous différents régimes politiques.

En ces années 1794–1795 et encore aujourd’hui, le centre conçoit le pouvoir de la même façon : point de justice de salut public qui ne fait que légitimer les excès et, en définitive, le non-respect des droits humains les plus élémentaires, premier jalon du pouvoir autoritaire, arbitraire et totalement contraire aux valeurs humanistes et libérales qui font l’honneur de la philosophie centriste. Ensuite, pour les thermidoriens, les droits de l’Homme étaient sacrés, inviolables et à la base de toutes les décisions. C’est une dimension humaniste révolutionnaire pour l’époque.

La justice à l’ordre du jour selon le bon mot du député Tallien. Reconnaître les excès et les corriger, juger selon la loi, le droit et en respectant les individus et s’inspirer des valeurs philosophiques qui ont permis de faire la révolution de 1789. Les thermidoriens sont des centristes qui ont compris que la révolution ne pouvait et ne devait avancer que par le respect de ses principes fondateurs et par une réelle connexion avec le réel. L’idéologie, le dogmatisme des jacobins et des monarchistes ne pouvait conduire qu’à une impasse car, d’un côté, on ne reconnaissait pas les droits les plus élémentaires et de l’autre on rayait d’un trait de plume les acquis qui avaient mûri tout au long du siècle des Lumières.

La paix de Jaunaye est un des symboles de cette période qui mérite d’être mis en avant. Après de grandes négociations, la Convention thermidorienne propose l’amnistie à tous les révoltés vendéens et convie son chef le plus emblématique, Charrette, à signer le traité de paix. Républicains et partisans de la monarchie réunis pour sceller une paix, à Jaunaye, près de Nantes. Cet épisode marque tout l’esprit de la période : pardon, réconciliation et regarder vers l’avenir. Certes, la guerre reprendra mais le geste reste pour l’Histoire.

Signature du traité de la Jaunaye

Effectivement, la convention thermidorienne est un moment inédit dans l’Histoire de France et de la Révolution : c’est la première fois qu’un parti politique, non constitué tel qu’on connaît les partis de nos jours, se place au centre et fait de la modération son leitmotiv. C’est le moment où des personnalités qui font autorité et passeront à la postérité telles que Germaine de Staël, Boissy d’Anglas, Tallien, Roederer, vantent les mérites d’une politique modérée.

En 1795, les députés de la Plaine vont mettre fin à l’expérience de la Convention thermidorienne pour mettre en place un nouveau régime politique que l’on connaîtra sous le nom du Directoire. C’est une autre page de l’Histoire de la Révolution qui s’ouvre et la fin d’une expérience de gouvernement inédite qui mérite d’être étudiée et mise en avant pour y puiser des idées, des inspirations ainsi qu’une confirmation de la viabilité et de la force d’une politique centriste assumée

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