Les débuts de la Troisième république sous le signe du centrisme

La fin du 18ème siècle et la majorité du 19ème siècle en France sont des moments uniques où s’entrechoquent les idées, les personnalités, les régimes politiques. Depuis 1789, la France se cherche. Tantôt elle pense se trouver et s’installer dans la tranquillité. Tantôt elle renverse tout et se met à rêver d’une nouvelle société. Quel autre pays peut se targuer d’avoir connu tant de régimes politiques différents en si peu de temps ?

Fait méconnu, les débuts de la Troisième république sont marqués par le centrisme.

Une République inattendue

C’était soudain. La chute du Second empire signe le glas du règne d’un Bonaparte sur la France. L’oncle avait chuté définitivement après l’épisode des cent jours et la défaite de Waterloo. Son neveu, ancien président de la — très courte — seconde République, va perdre son trône suite à une défaite militaire.

Portrait de Napoléon III, en uniforme de général de brigade,
dans son Grand Cabinet aux Tuileries, par J.-H. Flandrin, 1861

Le 4 septembre 1870, défait à Sedan et capturé par les Prussiens, c’est la France choquée et des républicains surpris qui annoncent la déchéance de l’empereur. La Troisième république est proclamée.

Entre liesse, inquiétudes et espoirs, Léon Gambetta, Jules Favre, Emmanuel Arago, entre autres, sont portés à la tête de ce nouveau régime. Un gouvernement de défense nationale se forme avec pour objectif de poursuivre la guerre, coûte que coûte, contre l’ennemi prussien. De là arrivera l’épisode devenu fameux de Gambetta quittant Montmartre en ballon pour organiser la résistance depuis Tours.

Léon Gambetta proclamant la République à l’Hôtel de Ville de Paris

Cependant, malgré toute la détermination des républicains les plus intransigeants, l’inéluctable arrive : la Prusse est trop forte et la France doit signer un armistice avec Bismarck le 28 janvier 1871. S’ensuit la Commune de Paris qui divise la France en deux camps. Une époque troublée.

Des élections législatives qui consacrent les centristes à l’Assemblée

L’Assemblée nationale élue le 8 février 1871, au terme d’une campagne électorale très courte, va amener la tendance centriste à représenter une force politique majeure : plus de 250 députés qui constitueront la grande majorité du personnel gouvernemental à venir. Quels sont les groupes que l’on peut qualifier de centristes dans cette Assemblée ? :

  • Le centre-droit représenté par les orléanistes : ils ne veulent pas du drapeau blanc tel que le veut le comte de Chambord (en position pour restaurer la Monarchie) et sont menés principalement par le duc de Broglie et le duc Decazes
  • Le centre-gauche fait de républicains proches de l’homme fort du moment, Adolphe Thiers comme Casimir-Perier ou Charles de Rémusat
  • Le groupe Target, mené par Paul Target

Ces groupes centristes partagent des valeurs communes qui les rassemblent sur des points essentiels : libéralisme politique, économique, admiration pour le parlementarisme britannique. C’est cette unité dans l’ouverture d’esprit qui va faire de ces centristes une solution viable de gouvernement lors des débuts de la IIIème République.

Le centre droit monarchiste et le centre gauche républicain (la « conjonction des centres ») vont unir leurs forces et soutenir le régime républicain qui pourra devenir plus tard, pour le centre droit monarchiste, une monarchie, et pour le centre gauche une république provisoire qui pourrait devenir plus sociale et d’inspiration plus jacobine avec le temps.

Au cœur des gouvernements de la Troisième

Le centrisme est ainsi puissant au Parlement. Les chiffres sont éloquents : 132 députés pour le centre gauche, soit 17,4% des sièges, et près de 165 députés pour le centre droit, soit 21,7% des sièges. Le centre uni représente 40% des sièges à l’Assemblée. C’est bien la première force parlementaire au début de la troisième république.

Un poids qui va peser tant et si bien que beaucoup de postes ministériels seront occupés par des hommes du centre-gauche. Et des postes à grande responsabilité tels que celui du redressement économique et financier, de la politique extérieure, commerciale, la politique de laïcisation. Les noms les plus connus de l’époque en sont les porte-voix : Léon Say aux Finances, Dufaure à la justice et aux cultes, Émile de Marcère à l’Intérieur…

Le centre-droit aura aussi son heure de gloire puisqu’il dominera le gouvernement que l’on surnommera “d’Ordre Moral” à partir de 1873. Ces députés permettront, notamment de voter l’amendement Wallon qui sera la première étape vers l’adoption des lois constitutionnelles qui enracineront la république et éloigneront définitivement les projets de restauration monarchique.

Avec les années, de nombreux désaccords surviendront entre centristes. Ce qui les conduira progressivement à une grande perte d’influence et, au final, à leur éviction des principaux postes de l’époque.

La voie médiane pour gouverner

Jules Ferry

Jules Ferry vante la voie médiane de gouvernement dans un discours retranscrit par le Journal des Débats de 1889 :

Mettre définitivement à l’abri des coalitions de droite et d’extrême-gauche le ministère voulu par la majorité.

Depuis 1870, le régime politique français est provisoire. Personne ne peut réellement dire qu’il est définitif, solide et représente l’avenir. La république, très bien, mais pourquoi pas la monarchie constitutionnelle sous l’égide du comte de Chambord ou de quelque autre prince d’une maison royale de France ? Cette incertitude va être définitivement balayée au cours de l’année 1875. Année charnière puisque l’on vote les lois constitutionnelles qui organisent les pouvoirs publics, le Sénat et les rapports entre les pouvoirs publics. La Troisième république est installée et le restera jusqu’en 1940.

Ces lois sont d’inspiration orléanistes, c’est-à-dire le résultat d’un compromis, d’une voie médiane qui sera toujours trouvée dans les grands moments à venir par la suite : réforme de 1884 sauvant le Sénat, élection indirecte, droit de dissolution présidentiel, réformes économiques aboutissant au plan Freycinet tant réclamé par les républicains, réformes sociales qui répondent aux attentes de la gauche, ralliement des catholiques à l’esprit nouveau de fin de siècle, eux qui étaient tant pointés du doigt par la laïcisation en vigueur et la déchristianisation. On le voit, les gouvernements et dirigeants de la IIIème république sont dans une recherche de compromis, de conciliation. Une forme de centrisme philosophique.

La force du centre à ce moment a permis l’instauration durable de la république et d’un régime parlementaire qui survit encore de nos jours. Ce qui, dans les expériences démocratiques tentées, reste un des plus grands signes de la vitalité et de la réalité d’une démocratie. Sans cette force du centre, point de parlementarisme dans notre pays. Une sorte de digue entre extrémistes de tous bords, entre royalistes intransigeants et anciens communards prêts à l’insurrection.

Il y a bien un centrisme lors des débuts de la IIIème république, représentés en masse par la tendance libérale qui a tant inspiré les penseurs et philosophes du XIXème siècle. Tout au long de cette troisième république, le Centre a été une force politique majeure pour aider à enraciner l’édifice républicain dans les mœurs françaises.

Finissons avec ce bon mot de Léon Gambetta de 1876 lorsqu’il a constaté que les républicains progressaient constamment à toutes les élections :

Puisque nous sommes les plus forts, nous devons être modérés.

Love podcasts or audiobooks? Learn on the go with our new app.

Get the Medium app

A button that says 'Download on the App Store', and if clicked it will lead you to the iOS App store
A button that says 'Get it on, Google Play', and if clicked it will lead you to the Google Play store
Mouvement Démocrate

Mouvement Démocrate

More from Medium

Don’t Look Up: A final call for action

Gun shots ranged out in a quick succession: Bang — Bang — Bang along with the pungent odor of gun…

Toledo family picking up the pieces after house next door explodes

How does Colorado spend its 2022 state budget?